3 mois sous silence : Le tabou du 1er trimestre de grossesse.

Vous savez, ces premiers jours, le test de grossesse, les Bêta-HCG qui montent ou qui descendent, les fausses-joies, le risque de fausse-couche qui plane, le silence (on leur dira après la première écho.). Et les maux que l’on tait aussi. Vivre comme si de rien n’était alors que ces trois premiers mois sont les plus fragiles et les plus déstabilisants. Et qu’ils se vivent sans accompagnements. J’ai rencontré Judith Aquien pour la sortie de son livre Trois mois sous silence. A lire absolument. 

 

Ce livre exige de la société qu’elle s’organise et qu’elle accompagne enfin les femmes dans les premiers instants de leur gestation, au moment-même où la grossesse est la plus difficile à vivre.

 

Judith Aquien a écrit un livre qui parle de tout ça. Pour la première fois.
Soyons clair, ce livre c’est une claque, une prise de conscience, un stabilo qui met sous fluo des situations, des sentiments, des réflexions que toutes les mamans ont vécu. Ce livre, il est né comment Judith ? « J’en ai fait moi-même l’expérience. J’ai été violemment surprise du décalage fou entre la force des manifestations de ce premier trimestre, la vulnérabilité des femmes à ce moment-là, l’absence de prise en charge et l’information complètement tronquée. » Parce que au-delà du silence, de l’invisibilité et du manque de considération sociale qu’il met en lumière, ce livre exige de la société qu’elle s’organise et qu’elle accompagne enfin les femmes dans les premiers instants de leur gestation, au moment même où la grossesse est la plus difficile à vivre.

 

« Avant l’échographie du 1er trimestre, tout ce que la femme traverse est  vraisemblablement quelque chose de purement intime et personnel, ne relevant d’aucune administration, d’aucun dispositif de soin particulier ou d’aménagement RH, d’aucune parole autre qu’un discours froid, médicalisé. » Judith Aquien

 

La peur du risque
Evidemment, il y a dans ce premier trimestre des risques de fausses couches, de découvertes de malformations, de handicap chez le bébé. Evidemment. Mais, si chaque femme, chaque couple, fait les choses comme il le ressent, mettre sous cloche ces 12 premières semaines est-il justifié ? Ou est-ce mettre de côté que la peur n’évite pas le danger et que cette grossesse se vit dès le premier jour, quoi qu’il arrive ? « Le risque c’est ce qui se rapproche de la vie. » me partage Judith. Dans son livre, elle relaie l’analyse de la journaliste Daphnée Leportois : « Garder le silence sur ces premiers mois incertains de grossesse, c’est donc un peu en taire le risque. » 

Pourquoi ce silence ?
Ce tabou du 1er trimestre, ce silence, trouve son origine au coeur de notre société : « Ce n’est qu’après cette échographie très fouillée dite « des trois mois » que la grossesse est officialisée auprès des administrations (Ameli et CAF) et que le corps médical nous remet un « certificat de grossesse ». Ce n’est aussi qu’à ce moment-là que la prise en charge de la grossesse devient effective à 100 % : avant, tout ce que la femme traverse est donc vraisemblablement quelque chose de purement intime et personnel, ne relevant d’aucune administration, d’aucun dispositif de soin particulier ou d’aménagement RH, d’aucune parole autre qu’un discours froid, médicalisé, où il faudra avoir la chance de tomber sur un gentil médecin pour être un peu rassurée. »

La fatigue, les nausées, le stress. 3 mois sous silence.
Personnellement, j’ai attendu 12 semaines à chacune de mes grossesses pour l’annoncer à mes proches. Parce qu’on m’avait dit que c’était mieux, parce que j’avais fait des fausses couches précoces, parce qu’il ne faut pas inquiéter sa famille #mercidocteur. Et parce que disons-le, ce petit secret est presque culturellement imposé. Il y avait aussi l’envie de vivre les premiers moments  de cette nouvelle vie à deux mais au fil des semaines, c’est davantage la pression, le stress, l’envie de ne pas décevoir et la superstition qui guidaient mon silence. Et puis les mots de Judith Aquien, ont mis du sens à ce silence :  « Les conséquences de cette injonction au silence sont bien arrangeantes pour la société dans son entier : si l’on n’en parle pas, on ne sait pas vraiment que ça existe, ni à quel point cela existe dans l’expérience des femmes. Dès lors, nul besoin de mettre au point des médicaments réellement efficaces pour calmer les maux invivables que traversent les femmes en début de grossesse, d’instaurer des fonds pour la recherche sur la fausse couche, d’aménager des espaces d’accueil spécifiques pour les femmes qui subissent des fausses couches, … » 

Le grand déni de la fausse-couche.
Elle concerne 1 femme sur 4. Elle arrive donc souvent, durant le premier trimestre de grossesse. Ça on le sait rarement. Et surtout on ne sait pas comment l’accueillir, la vivre, l’accompagner. « Nous sommes des millions à l’avoir éprouvé, ce grand déni de la « fausse couche » « Ce n’est qu’en révélant la chose à l’entourage que l’on découvre son ampleur : une femme sur quatre est concernée. Mais ce n’est pas parce qu’on l’annonce que l’on récolte pour autant consolation et tendresse ; non, il faut se contenter de l’énumération lassante des cas connus, « ma mère en a fait sept » m’a-t-on ainsi gentiment asséné. Et cette horreur de devoir apprendre à mes parents d’un même coup et ma grossesse et sa fin. » raconte Camille Froidevaux-Metterie dans la préface du livre, avant de conclure :  « On refuse de penser cette condition de maternité autrement que comme un processus de fabrication infaillible. »Fin mars 2021, la Nouvelle-Zélande a déclaré que la fausse couche donnerait désormais lieu à un congé de deuil parental. Une première mondiale. 

« Avez-vous remarqué comme on retire aisément à une femme qui porte un enfant (ou la potentialité d’un enfant) le droit de décider pour elle-même de ce que cela représente ? » Illana Weizman 

 

Le deuil sans rituel. Ni reconnaissance.
Dans ce livre, on apprend que « dans une étude du Montefiore Medical Center et de l’université de médecine AlbertEinstein de New York sur la perception de la fausse couche1 , 66 % des personnes interrogées disaient avoir conscience des conséquences émotionnelles d’un tel événement, « se rapprochant de la perte d’un enfant ». Cette même étude montrait que « comprendre la cause de sa fausse couche peut réduire le sentiment de culpabilité », et pourtant seules 19 % des patientes en avaient été informées. » Or, on le sait, on le voit, on l ‘apprend, les fausses couches qui ont lieu durant le premier trimestre sont globalement banalisées et soumises à une sorte de culpabilité maternelle. Illana Weizman posait dans un long fil Twitter le constat suivant : « Avez-vous remarqué comme on retire aisément à une femme qui porte un enfant (ou la potentialité d’un enfant) le droit de décider pour elle-même de ce que cela représente ? »

 

Le pouvoir des mots
Oh, il faut faire des brouillons pour faire un chef-d’oeuvres ». C’est ce que l’on m’a dit suite à ma deuxième fausse couche. Avant cela, j’ai eu le droit à « Oh il vaut mieux que ça se passe comme ça. Votre bébé n’était sûrement pas viable. Réjouissez-vous que votre corps fasse bien son travail. » Sur le moment, on prend les choses comme elles viennent. Ou comme elles partent d’ailleurs. Mais restent les mots qui résonnent malgré tout comme un échec, une faille dans le système rapidement suivi de cette injonction à aller de l’avant « Allez ! Il faut passer à autre chose, remonter en selle. Bref, on ne va quand même pas se plaindre, hein. Tous ces mots qui concernent aussi les « bobos » du premier trimestre, qui infantilisent et sont aussi des maltraitances verbales (« Allez, la grossesse n’est pas une maladie, ne soyez pas douillette. »)

 

« Ce premier trimestre, il est au début, et à ce titre, il est complexe ; il est à la fois très beau et très pénible mais, à aucun moment, il ne devrait être honteux ou tu. »

 

Etre informée.
La considération, l’information, l’écoute, l’accompagnement : Des choses simples qui s’imposent de plus en plus quand on parle d’accouchement et de post-partum. Mais le grand oublié reste ce premier trimestre, invisible et secret. « J’aurais juste aimé être informée de tout ce qui allait m’arriver, parce que j’apprécie que l’on me considère comme une adulte dotée d’intelligence et d’esprit critique, et qu’il me semble que chacun et chacune méritent ce traitement humain. » insiste Judith. Ce livre, c’est surtout un appel à l’action politique, celui  « d’organiser, de manière aussi systématisée qu’on prépare à l’accouchement, des groupes de parole, et surtout de formuler enfin une information claire, sans tabou ni euphémisme à destination des femmes, des compagnons et compagnes, mais aussi des responsables RH, médecins et personnels médicaux, de proposer des congés pathologiques précoces, impliquant que la grossesse soit officielle dès le premier test positif. » Pourquoi faire de la première échographie, la lumière au bout du tunnel ?  » Ce premier trimestre, il est au début, et à ce titre, il est complexe ; il est à la fois très beau et très pénible mais, à aucun moment, il ne devrait être honteux ou tu. »

On vous laisse dévorer ce livre. Et en parler partout. 

 

 

Photo : Wanted !

Publié le Ecrit par admin